11/10/07
Pour s'opposer, il faut se rénover. Alors que le quinquennat de Nicolas Sarkozy connaît ses premières turbulences, force est de constater que l'opposition provient moins de la gauche que des rangs de la majorité. L'ouverture se traduit pour l'heure par une OPA de la majorité sur l'opposition, avec un violent contraste entre un président hyperactif et une gauche en apnée du sommeil, une majorité hypertendue et une opposition relevant des soins palliatifs.
Pour la gauche en général et le Parti socialiste, 2007 est une année zéro, une nouvelle annus horribilis qui, après 2002, s'ajoute à la chronique des défaites inassumées en lieu et place des victoires annoncées. Après la ruse de l'Histoire qui a mis fin au marxisme en 1989, après l'échec politique et moral des deux septennats de François Mitterrand, après le krach du 21 avril 2002, 2007 marque une nouvelle station sur le chemin de croix de la gauche avec la perte d'une élection réputée imperdable au sortir des douze piteuses de Jacques Chirac. En guise de rénovation, la Rue de Solferino vit au rythme des petits meurtres symboliques entre amis et enchaîne les nuits des Opinel. Le parti de la rose au poing est devenu celui des rosses qui en viennent aux poings.
La gauche française ne peut offrir aujourd'hui une opposition crédible, car elle ne sait plus ni qui elle est, ni ce à quoi elle croit, ni ce qu'elle veut. Pour s'opposer, il lui faut se rénover. Et pour se rénover, il lui faut faire la lumière sur ses échecs, qui découlent d'une double impasse.
La première, parfaitement décrite par Lionel Jospin, est celle de la campagne conduite par Ségolène Royal, qui a dilapidé son avantage initial en se coupant du Parti socialiste - comme Lionel Jospin en 2002 -, en cultivant la confusion en lieu et place d'une stratégie cohérente, en transformant son équipe de campagne en une secte, en s'enfermant dans une approche narcissique où le projet était réduit au rôle de faire-valoir de son image. D'où la dérive télévangélique d'une papesse du peuple, sorte de Louise Michel élevée au couvent des Oiseaux trouvant moins son inspiration dans Jaurès et Blum que dans le Nouveau Testament, entre « aimez-vous les uns les autres » et « pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font ».
La seconde impasse, dénoncée à juste titre par Ségolène Royal, provient de l'archaïsme du Parti socialiste, dont l'idéologie, les alliances et le fonctionnement interne sont hors du temps, placés sous l'ombre tutélaire de Marx, de l'Union de la gauche revisitée par la gauche plurielle, de l'âge d'or mythique des années Mitterrand. Sous les erreurs de la candidate pointe la responsabilité des dirigeants du parti, Jospin et Hollande en tête, qui ont été incapables d'assumer un repositionnement social-démocrate.
Face à cette double impasse, le choix se réduit pour l'instant à taper dans le mur pour les plus idéologues, ou faire demi-tour et privilégier une stratégie de fuite pour les plus intelligents. Avec pour traduction immédiate l'ouverture, qui a transformé la Rue de Solferino en pépinière de candidats à un maroquin ou à des fonctions éminentes dans l'Etat, au grand dam de l'UMP. Face à une politique de rupture qui se veut un nouveau 1958, face à la mécanique de choc et de vitesse déployée par Nicolas Sarkozy, le Parti socialiste ressemble à une 2 CV défiant une Ferrari. Il doit changer de style, de rythme, de mode de fonctionnement, de visage.
Or la gauche française conserve de nombreux atouts. Elle dirige la majorité des collectivités et dispose d'une force de frappe non négligeable à l'Assemblée. Elle possède de nombreux talents qu'elle pourrait mobiliser au lieu de les mettre à la disposition de ses adversaires. Elle a un leader potentiel avec Ségolène Royal, dont Claude Allègre, peu suspect de sympathie envers elle, souligne à juste raison qu'elle a l'âme d'un chef.
Lionel Jospin est mu par le ressentiment lorsqu'il conteste à Ségolène Royal « les qualités humaines et les capacités politiques » de rénover le Parti socialiste et de gagner la présidentielle de 2012.
Si elle a commis nombre d'erreurs, elle a montré sa faculté de les corriger. Surtout, elle a beaucoup fait pour moderniser le PS en cassant les tabous pesant sur les 35 heures, le rôle de l'entreprise dans la société, l'efficacité des services publics, le désendettement de l'Etat, la réhabilitation de l'autorité ou de la nation, la recherche inéluctable de nouvelles alliances pour faire face à l'effondrement du PC et des Verts et à la montée de l'extrême gauche. Qu'elle renonce à mimer Blandine dans l'arène face aux éléphants, qu'elle rompe avec des pratiques dignes d'un gourou de l'Ordre du temple ségolénaire, qu'elle mobilise les forces politiques et intellectuelles de la gauche autour de la redéfinition du socialisme, et Ségolène Royal peut incarner une alternative crédible face à Nicolas Sarkozy.